Le grand spécialiste des troupes venues d’Afrique et des colonies, le colonel Maurice Rives, nous a quitté.

Éric Deroo est historien et réalisateur. Ce spécialiste de l'histoire coloniale et militaire est l’auteur de nombreux ouvrages sur les soldats africains et coloniaux des armées françaises, notamment Indochine française, guerres, mythes et passions, 1856-1956 (Éditions Perrin, 2003), La Force noire, avec Antoine Champeaux (Tallandier, 2006), Zoos Humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’invention de l’autre, avec Gilles Boëtsch, Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard (Éditions La Découverte, 2011). Il est aussi le réalisateur ou co-réalisateur de Soldats Noirs (Antenne 2, Planète TV, 1984), La Force noire (ECPAD, TV5 Monde, Histoire, LCP, 2007), Combattre pour l’Indochine avec Patrick Barbéris (France 5, 2004) ainsi que de la série L’Histoire Oubliée avec Alain de Sédouy (France 3, TV5, Planète, 1992-1994) composée de Les Tirailleurs Sénégalais, Les Parachutistes Indochinois, Les Harkis : L’engagement, Les Harkis : L’abandon, Les Harkis : Les fils de l’oubli et Les Goumiers marocains.

 


Nous avons appris avec beaucoup de tristesse la disparition du colonel Maurice Rives. Défenseur infatigable de la cause et de la mémoire des anciens combattants des colonies françaises, il nous paraît essentiel de rappeler qui il fut.

 

Né en 1924 dans l’Ariège, après un passage dans la Résistance, il s’engage dans la 9e division d’infanterie coloniale qui a débarqué en août 44 sur les plages de Provence. La campagne contre l’Allemagne ayant pris fin, la division est destinée à l’Indochine que les Japonais occupent totalement depuis le 9 mars 1945. Faute de bâtiments pour l’acheminer, c’est finalement fin 1945 et début 1946 que les « coloniaux « débarquent à Saigon puis à Haiphong. Le Japon s’est effondré en août 1945 et depuis septembre, un gouvernement de la République démocratique du Vietnam a été proclamé par Ho Chi Minh, leader du front Viet-Minh, à Hanoi. Pour le général de Gaulle, alors au pouvoir à Paris, avant toute négociation, il importe que la souveraineté française soit partout rétablie sur la péninsule. Des affrontements de plus en plus violents opposent les éléments du corps expéditionnaire français aux combattants du Viet-Minh.

 

Comme beaucoup de ses camarades, partis convaincus d’avoir à lutter contre les Japonais, Maurice Rives se trouve confronté à une forme de résistance qui n’est pas sans lui rappeler celle qu’il menait quelques mois plus tôt en France contre les Allemands. En même temps, fasciné par le pays, rêvant depuis son enfance de découvrir l’Outre-mer, le jeune sous-officier est littéralement pris par l’Extrême-Orient et ses populations. Il y fera plusieurs séjours, en particulier au sein d'un bataillon de tirailleurs sénégalais au Tonkin. Des soldats qu’il n’oubliera jamais.

 

Plusieurs fois  blessé, médaillé militaire, Maurice Rives accède à l’épaulette de sous-lieutenant et après une dernière mission au Laos, pays cher à son cœur entre tous, il se trouve plongé, comme toute l’armée, dans la guerre d’Algérie. Un conflit dont il n’aimera ni les conditions, ni le règlement final. À nouveau, il y côtoie les diverses unités composées d’Africains déployées sur le terrain. Ensuite il mènera une carrière classique propre aux troupes de marine, nouvelle dénomination de l’infanterie coloniale depuis 1958. Séjour à Madagascar, au Cameroun, en Centrafrique, à Djibouti, aux Antilles enrichissent sa connaissance des pays et des hommes. 

 

L’heure de la retraite venue, il commence à se consacrer à l’histoire des ces unités composées d'Africains, de Malgaches ou d’Indochinois qu’il a croisés tout au long de sa vie militaire et qui, dans ces années 80, et à l’exception des armées, sont totalement oubliés de la mémoire collective nationale. Compilant ses propres souvenirs et ceux de ses anciens camarades, récupérant des archives promises à destruction, retrouvant des documents essentiels mais dispersés, il prépare la rédaction d’un important ouvrage, Héros méconnus, 14-18, 39-45, publié il y a 30 ans en 1990, retraçant l’épopée des tirailleurs africains et malgaches, qui est son premier livre majeur. Ce travail impressionnant devient pour longtemps la référence des chercheurs et des historiens. Ainsi, c’est au milieu des années 80, alors que je réalisais « Soldats noirs », mon premier film sur les tirailleurs sénégalais, que je rencontre le colonel Rives. Depuis, nous ne sommes plus jamais perdus de vue. Dès cette époque, le colonel Rives commence à écrire régulièrement des billets très documentés dans plusieurs revues d’anciens d’Indochine (dont l'ANAI) ou des armées, des articles en particulier sur les unités indigènes de la «  coloniale », en Afrique noire mais aussi en Indochine.

 

Il devient un militant inlassable de la cause des anciens combattants oubliés de l’ancien empire colonial français. Ce combat va se matérialiser lorsqu’ensemble nous mettons sur pied le Conseil National pour les Droits des Anciens Combattants et Anciens militaires d’Outre-Mer en 1993 avec la FNAOM, diverses fédérations d’anciens combattants et une poignée de parlementaires. Sans lui et son opiniâtreté, jamais ce Conseil n’aurait vu le jour. En 1992, alerté sur la situation tragique de l’adjudant sénégalais Bourama Dieme, commandeur de la Légion d’honneur, à la veille d’être expulsé de France alors qu’il y était venu pour tenter de réintégrer sa nationalité française perdue aux indépendances, avec le colonel Maurice Rives nous lançons une vaste campagne d’information qui se manifeste par de très nombreuses interventions radio, télé, conférences… et par un film documentaire « L’histoire oubliée, les tirailleurs sénégalais » diffusé sur FR3 et produit par Alain de Sédouy. Bourama Dieme obtient gain de cause peu après et son histoire connaîtra un large retentissement (plus tard une promotion de Saint-Maixent prendra son nom). La cause portée par le colonel Rives et le Conseil National pour les Droits des Anciens Combattants et Anciens militaires d’Outre-Mer connaîtra de multiples vicissitudes avant que les pensions et retraites ne soient régularisées en 2010.

 

Maurice Rives est aussi présent aux côtés du Groupe de recherche Achac lorsque ses chercheurs lancent leurs premiers travaux sur les représentations coloniales et, plus tard, sur les tirailleurs et soldats originaires des territoires coloniaux, à travers notamment de nombreuses expositions : « Ensemble. Présences des Afriques, des Caraïbes et de l’océan Indien dans l’Armée française », « Ensemble. Présences maghrébines et orientales dans l’Armée française », « Ensemble. Présences asiatiques et du Pacifique dans l’Armée française », « Soldats noirs. Troupes françaises et américaines dans les deux guerres mondiales » et « Les troupes coloniales françaises dans les deux guerres mondiales ».

 

Pendant plus de vingt ans, il va poursuivre son œuvre d’historien et de vulgarisateur, au bon sens du terme, de l’histoire des tirailleurs et des troupes de marine. Participant à de nombreux documentaires de télévision, de colloques historiques, de sessions universitaires ou réunions de sociétés locales, il soutient et éclaire les recherches et travaux de nombreux étudiants. En 1995, il est un des principaux intervenants de la série documentaire que je réalise : « Le piège indochinois »,  produite par Alain de Sédouy. En 1999, nous cosignons Les Linh Tap, histoire des militaires indochinois au service de la France, 1859-1960 et, en 2000, Un rêve d’aventure, des troupes coloniales aux Troupes de marine, 1900-2000. En 2004, il est un des invités d’honneur du président du Sénégal, Abdoulaye Wade, aux premières journées d’hommage aux Tirailleurs à Dakar.

 

Infatigable « passeur de mémoire », homme honnête assumant les contradictions de la France coloniale, chercheur obstiné de documents révélant le rôle et le destin des anciens combattants de l'outre-mer, truculent mais lucide conteur de sagas colorées, le colonel Maurice Rives était toujours à l’écoute, réagissant avec efficacité et bienveillance à la moindre demande de renseignements (notamment de jeunes chercheurs), de sources, de récits, n’hésitant pas à se déplacer à travers l’hexagone et bien au-delà pour évoquer ses sujets de prédilection : les troupes de marine, les anciens combattants certes mais aussi le continent africain, l’Indochine et, en particulier, le Laos et leurs populations.

 

Tout récemment encore, il soutenait et accompagnait plusieurs étudiants dans leur cursus en thèse ou master. Je garde ainsi précieusement les nombreux courriers qu’il m’envoyait détaillant avec précision un point d’histoire qu’il avait oublié d’évoquer lors d'un entretien téléphonique ou d’une rencontre précédente et qu’il avait retrouvé après avoir retourné toute sa documentation. Le colonel Maurice Rives est une figure incontournable, non seulement à titre personnel de l’histoire mouvementée et contrastée des armées françaises mais aussi de l’histoire et de la mémoire des anciens combattants africains, malgaches, comoriens et indochinois, devenus aujourd’hui un sujet national avec, par exemple, la demande de la société civile et du chef de l’État de donner leur nom à des rues de France lors de son discours dans le Sud de la France le 15 août 2019. Le Groupe de recherche Achac a perdu un solide et vieil ami.