« Mais vous êtes des vieux ! »

Figure d’engagement, universitaire reconnue et modèle pour beaucoup, Annie Rey-Goldzeiguer s’est éteinte le 17 avril 2019. À travers son exigence rafraichissante et  sa passion pour l’histoire coloniale, elle aura marqué toute une génération d’étudiants, dont ceux à l’origine du Groupe de recherche Achac. Dans une tribune, l’historienne Sandrine Lemaire a souhaité rendre un hommage personnel à cette femme hors du commun. 

 

« Mais vous êtes des vieux ! » ─ tout en tapant du poing sur la table comme point d’exclamation ─ disait Annie Rey-Goldzeiguer, alors proche de la retraite, à ses étudiants de l’Université de Reims d’à peine vingt ans qu’elle encourageait, à sa manière, à réagir. Les plus jeunes n’étaient assurément pas ceux que l’on croyait.

Ce sont ces étudiants-là, surtout ceux du Groupe de recherche Achac qu’elle a soutenus sans faille avec sa générosité et sa verve toute tranchante, mais aussi tous les autres, éparpillés en France et au Maghreb, qui souhaitent rendre hommage à cette grande dame partie il y a deux mois, le 17 avril 2019.

Un grand maître, un mentor, elle le fût sans conteste pour nous enseigner la rigueur de la démarche historique, l’intégrité, l’exigence du travail et les valeurs de l’engagement. C’est cet enseignement qui nourrit l’ensemble de ceux qui, un jour, ont eu la chance de croiser son chemin. Car de l’engagement elle en fût un modèle durant toute sa vie.

Née à Tunis en 1925, c’est lorsqu’elle est étudiante à Alger de 1943 à 1945 qu’elle fut choquée par la répression de la manifestation du 8 mai 1945. Agrégée d’histoire, elle consacre sa thèse à la politique du « royaume arabe » de Napoléon III et cherche à comprendre les ressorts de la colonisation. Militante communiste, elle s’est engagée dans la guerre d’Algérie avec son mari Roger Rey en hébergeant notamment des militants du FLN. Son dernier ouvrage Aux origines de la guerre d’Algérie (1940-1945). De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, publié en 2002, est son condensé. Elle parvient à y retracer ses souvenirs et son engagement anticolonial à l’aune d’une méthode historique rigoureuse. Ce livre a d’ailleurs été salué par les historiens, ceux de sa génération comme les plus jeunes, ainsi que par la presse.

Mais Annie Rey-Goldzeiguer, pour ceux qui l’ont bien connue, c’était bien autre chose qu’un grand professeur d’histoire aux productions scientifiques reconnues. Annie c’est cette énergie contagieuse dont elle usait pour transmettre sa passion du Maghreb et plus largement de l’histoire coloniale. Énergie encore qu’elle aimait à partager chez elle à Tunis ou à Paris avec sa fille Florence et ses petits-enfants, autour de gâteaux tunisiens pour mieux pousser chacun à donner le meilleur de soi. Énergie enfin de sa présence stimulante pour ne pas abandonner devant les difficultés.

Annie Rey-Goldzeiguer fut donc une amie sincère pour certains, une deuxième mère pour d’autres ─ comme cela a été dit à son enterrement en terres auboises ─ et reste un modèle pour tous. Un révélateur et un pèlerin de l’Histoire dont nous aimons à nous compter parmi les disciples, forts de votre esprit critique, de votre engagement et de votre humanité car le « vous » était de rigueur hier comme aujourd’hui encore.

 

Sa bibliographie :

Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III (1861-1870), Alger, Sned, 1977.

« La France coloniale de 1830 à 1870 », Histoire de la France coloniale, tome 1, « Des origines à 1914 », Armand Colin, Paris, 1991.

Aux origines de la guerre d'Algérie, 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du nord-constantinois, Paris,  La Découverte, 2002.