Afrofuturisme, design et tech’ dans l’œuvre de Jacque Njeri

L’artiste-designer kikuyu Jacque Njeri mêle l’artistique à des projets de technologies de l’information et de la communication (TIC) afin de « [donner] aux jeunes Africains les outils nécessaires à la prise en charge de leur propre futur et les moyens de remédier aux idées négatives souvent associées à l’Afrique. En particulier leur capacité à contribuer massivement au futur mondial à travers la technologie, le design et la production de contenu ». Sa série visuelle MaaSci lui a donné une visibilité nouvelle qui lui permet de développer des projets uniques et innovants, porteurs d’un nouveau futur pour le développement artistique et technologique de l’Afrique. Fanny Robles, historienne et maître de conférences à Aix-Marseille Université, qui étudie la science-fiction kényane contemporaine dans la littérature et les arts visuels, s’est entretenue avec Jacque Njeri, pour le site Africultures, afin de revenir avec elle sur son histoire, ses inspirations et ses ambitions.

 

Quand avez-vous commencé à développer une pratique artistique et comment avez-vous eu l’idée du projet MaaSci ?

J’ai toujours dessiné, depuis toute petite. À l’école on m’appelait au tableau pour dessiner des cartes ou des systèmes digestifs, c’est ce qui a éveillé mon intérêt pour l’art. J’essayais aussi de copier ce que mon frère dessinait dans ses carnets : des voitures de rêve et des graffitis. Puis j’ai étudié l’art plastique au lycée et j’ai obtenu une licence de design à l’université. Longtemps je me suis focalisée sur le design parce que l’art est toujours considéré comme un hobby et pas comme une carrière dont on peut vivre, le design est plus « respectable » dans ce sens au Kenya. Mais j’en suis arrivée à un point où j’ai senti que le design ne permettait pas à ma créativité de s’exprimer pleinement. C’est donc là que je me suis lancée dans un travail purement artistique.

C’est seulement en 2014 que j’ai appris à me servir de Photoshop pour mon nouveau travail. Je connaissais le programme mais mon logiciel de prédilection restait Illustrator, un logiciel que je maîtrisais très bien. Ma première composition était déjà futuriste, elle s’appelait Afrobot [elle a été choisie pour faire la promotion du Sondeka Festival]. Quelques années plus tard, en 2017, j’ai voulu voir comment recréer cette œuvre avec mes nouvelles compétences. Et puis je me suis dit qu’en fait je n’avais pas besoin de recréer cette œuvre d’art ! C’est de là que m’est venue l’envie de concevoir davantage d’images de ce type.

 

Vous dites que la série MaaSci a été influencée par La Guerre des étoiles et les scènes de la planète Tatooine en particulier, ce qui se comprend puisqu’elles ont été tournées en Afrique (du Nord).

Je ne suis pas une grande amatrice de films, ce qui est difficilement avouable pour moi puisque je travaille dans cette industrie ! Mais La Guerre des étoiles m’a influencée dans le sens où ce côté abîmé, cette texture vétuste reflète l’Afrique en général et pourtant c’est futuriste — ce concept était très intéressant.

 

Qu’est-ce que la série a changé dans votre vie ?

Ma vie a pris un virage à 180 degrés depuis MaaSci. Ça m’a ouvert vraiment beaucoup d’opportunités. J’ai voyagé dans des endroits où je n’avais même pas pensé que j’irais un jour. Tout ce qui s’est passé autour de MaaSci est allé au-delà de tout ce que j’avais prévu pour moi. Au point où j’ai dû réévaluer mes objectifs, prendre une nouvelle direction.

Je travaillais dans la publicité, spécialisée dans le design. Donc voyager pour moi c’était pour le plaisir ou juste pour des vacances. Maintenant je voyage beaucoup et surtout pour MaaSci, je fais des rencontres, des gens avec des perspectives différentes sur ce que l’art signifie, sur ce qu’est l’afrofuturisme, sur ce qu’il veut dire.

 

Que pensez-vous de l’étiquette « afrofuturiste » ? Certains artistes, dont Wanuri Kahiu, emploient le terme avec précaution. Par exemple, les artistes européens ne font pas d’« eurofuturisme », ils font de la science-fiction…

(Rires) C’est intéressant que vous disiez cela. Quand on parle de quoi que ce soit de futuriste, quel que soit le medium ou la forme artistique, on songe automatiquement à un concept de Blanc ou peut-être d’Asiatique. Et je crois que l’étiquette « afro » lui donne une nouvelle identité : c’est Africain. Et j’espère que c’est surtout fait par les Africains pour les Africains. Cela n’enlève rien au futurisme tel qu’on le connaît, ça lui donne juste une nouvelle identité. Donc je ne suis pas vraiment opposée à l’Afrofuturisme, je crois que c’est un très bon concept parce que je pense qu’en tant qu’Africains c’est notre responsabilité de représenter notre culture, qui n’est pas vraiment du goût de tous les publics, j’imagine, mais elle est à notre goût à nous, ça nous donne un sentiment de fierté. Prenez l’exemple du Wakanda dans Black Panther, il a été reçu avec enthousiasme par les publics africains.

Le Kenya est aussi connu pour son écosystème technologique très créatif, comme en témoigne la révolution qu’M-Pesa a opéré dans la banque en ligne, qui a conduit certains commentateurs à parler de « Silicon Savannah ». Comment faites-vous le lien entre votre travail actuel dans les Technologies de l’Information et de la Communication [TIC] et l’Afrofuturisme ?

Nous essayons de nous détacher de ce nom car il nous ramène à la Silicon Valley aux États-Unis… Je sais que la plupart des gens ne voient pas le rapport entre les TIC et l’art et l’Afrofuturisme. Quand j’étais artiste en résidence à la Fondation Hans Seidel, en juillet 2018, j’ai participé à un forum intitulé « Decoding the Silicon Savannah » (la série MaaSci illustrait l’initiative) sur les TIC, et j’étais là pour essayer de voir où les TIC et l’Afrofuturisme se rejoignent et informer le public sur ce sujet. Parce que le concept d’Afrofuturisme consiste à planter cette graine, l’idée que les aventures technologiques sont possibles pour et par les Africains, et les TIC sont au cœur de cette entreprise car une connaissance approfondie de ces technologies est nécessaire à la construction de ces objets technologiques. Nous avons des hubs technologiques ici à Nairobi où on invente des applications !

La plupart des gens me connaissent comme quelqu’un qui travaille dans la tech’. D’autres me contactent pour des idées de création parce qu’ils connaissent mon travail artistique. Aujourd’hui je travaille par exemple pour une campagne, BilliNowNow,  au Burkina Faso : l’agence m’a découverte grâce à mes œuvres d’art mais c’est un travail de design que je fais pour eux. Il s’agit d’encourager les jeunes Africains à prendre en charge leur corps, leur culture, leur futur en leur apportant des compétences en design et en technologie. Nous avons le projet de le faire partout en Afrique.

 

La scène tech’ de Nairobi a quelque chose de spécial. Qu’en est-il de la scène artistique, comment la caractériseriez-vous ?

J’ai l’impression qu’aujourd’hui beaucoup de gens s’invertissent pleinement dans l’art et le monétise. Des pionniers comme Wanuri Kahiu ou Osborne Macharia font tomber des barrières. Ils transforment le récit de notre scène artistique. Beaucoup de gens émergent, montrent leur travail et c’est passionnant. Notre scène bénéficie d’une excellente image et le monde perçoit donc Nairobi différemment. On voit bien plus de gens venir, juste pour voir ce qui se passe. Alors oui, c’est une très bonne période, c’est intéressant. J’adore ! Je crois que nous sommes arrivés à représenter cette scène comme elle devait l’être. Peut-être que le contenu artistique qui émerge aujourd’hui est désormais accepté au niveau mondial. Ce n’est plus local, ça a pris une dimension universelle. Je crois que c’est la raison : notre scène a atteint des standards mondiaux, elle a mûri, pour ainsi dire.

 

En quoi le projet sur lequel vous travaillez actuellement, Mau Mau Dreams, diffère de la série MaaSci ?

C’est complètement différent de tout ce que j’ai pu ou voulu faire, puisque ce n’est pas du tout afrofuturiste. Dans un certain sens ce serait afro mais en regardant en arrière, vers le passé. C’est l’inverse de l’Afrofuturisme ! L’idée à l’origine de Mau Mau Dreams c’est que les images de celles et ceux que nous qualifions ici de « héros » les montrent dans un état où il n’y a pas d’élément héroïque. Par exemple, pour beaucoup, Dedan Kimathi est un personnage très fort mais toutes les images de lui qui sont à notre disposition le montrent soit à l’hôpital, soit au tribunal, soit sur son lit de mort. C’était donc un héros mais pas doté des attributs pour lesquels les héros sont connus, entourés d’éléments d’héroïsme, comme Achille qui est toujours présenté comme un homme très fort. Je voulais donc leur donner une nouvelle identité héroïque.

J’ai commencé ce projet puis je l’ai mis de côté car il nécessite  davantage de recherches. Le problème auquel je voulais me confronter (la représentation correcte de ces personnes en héros) est précisément le problème que j’ai rencontré en le mettant en œuvre : les images de celles et ceux que je voulais représenter ne sont disponibles nulle part en ligne. Pour quelqu’un comme Mekatilili, la première femme leader des peuples de la côte, les seules images d’elle que j’ai trouvées sont dessinées à la main. J’ai mis ce projet en attente mais j’y reviendrai.

 

Vous avez mentionné l’extension des portraits de Mau Mau Dreams à des leaders féminins, votre prochain projet, The Matriarch, se focalisera entièrement sur des femmes…

Oui. Suite à la série MaaSci, on me demande souvent si je suis moi-même Massaï mais je suis Kikuyu, c’est pourquoi je me suis lancée dans ce nouveau projet, pour me concentrer sur quelque chose qui soit aussi de ma culture. Comme Mau Mau Dreams c’est un projet basé sur la photo. La culture kikuyu est matriarcale. Elle comprend plusieurs groupes et chacun porte le nom d’une femme. Je vais ré-imaginer les neuf groupes kikuyu en les mettant au centre de différents environnements afrofuturistes en fonction de leur contribution sociale spécifique au sein de la communauté et des compétences qui leur étaient attribuées selon les récits des anciens.

 

Vous dites que tout a changé pour vous et que votre horizon est désormais différent. Quels sont donc vos objectifs aujourd’hui ?

Franchement j’ai juste décidé de ne rien planifier, et je vais simplement prendre ce qui vient. Tout ceci m’aura appris que nos plans sont parfois trop modestes par rapport à ce que la vie nous réserve. Dans les dix prochaines années j’aimerais sans doute être en capacité de former. Je suis quelqu’un de très positif et je crois qu’on peut éduquer sans être un enseignant conventionnel dans une salle de classe. On peut influencer les états d’esprit en changeant les perspectives. J’aimerais inspirer les gens pour qu’ils puissent réussir tout ce à quoi ils aspirent.

J’ai le sentiment qu’à mesure que nous avançons vers le futur tout le monde devient semblable.  On voit cette uniformité dans les films futuristes qui mettent en scène des factions. Connaissez-vous la série de films The Divergent ? C’est l’uniformité dans le futur, c’est ennuyeux ou fade. On peut progresser mais garder des morceaux de nous-mêmes qui nous séparent et nous différencient des autres. Je crois que rejeter ce que l’on sait pour adopter des concepts étrangers revient à commettre une injustice envers nous-mêmes : nos parents avaient une façon de faire les choses que nous ne trouvions pas « cool » car nous avions adopté la façon occidentale de faire la même chose. Et c’est cette fierté dont je parlais : faire les choses comme ceci est aussi bien que de les faire comme cela, c’est juste une façon de faire différente.

Lorsque les images de MaaSci ont été exposées sur NowThisMedia, certains commentaires étaient incroyables et intéressants. J’aime les commentaires négatifs parce qu’ils viennent d’un sentiment d’honnêteté très profond, sans prétention, ce n’est rien de plus que ce que c’est. Certains disaient
« Les Africains vivent encore dans des cases, qu’est-ce qu’ils connaissent de l’espace ? » Ça ne m’affecte pas puisque ce n’est pas la vérité mais ça montre simplement la masse d’informations qu’il va falloir encore faire circuler ici et partout ailleurs.