Le culturalisme et ses faux tabous.

C’est un sans-faute. Tous les chercheurs en sciences sociales et humaines suivent avec intérêt le parcours du nouveau globe-trotter des médias, le sociologue Hugues Lagrange. Son livre Le Déni des cultures - une « étude de terrain » sur l’immigration, l’insécurité et l’échec scolaire - fait un tabac, à droite comme à gauche : il aurait enfin levé un « tabou ». Comment comprendre un tel succès ? Par une triple articulation : sa thèse culturaliste (expliquer les comportements des individus par leur culture d’origine, on disait encore «race « au temps des colonies) offre une caution «scientifique « aux politiques qui se mettent en place ; sa stratégie marketing est parfaite - « le brave chercheur de gauche, proche des Verts, qui fait du soutien scolaire dans les quartiers et qui pense qu’il est temps de lever un tabou… » ; et enfin le mélange des genres dans son livre, qui partant d’une étude sociologique apporte des analyses très personnelles et offre des conclusions générales d’un simplisme incroyable offrant un « prêt-à-l’emploi » digérable pour tous. Le tour est joué. Mais a-t-il véritablement levé un tabou ? Certes, non. Tous les chercheurs sur l’immigration vous le diront : dans chaque vague migratoire, dans un contexte donné, le taux de criminalité et l’échec scolaire sont plus élevés. Ce n’est pas une question de culture, mais de contexte, avec de multiples facteurs. Mais que la thèse culturaliste est rassurante, et voilà comment les Subsahariens (musulmans bien entendu) deviennent les métèques des temps modernes. Hugues Lagrange n’a en fait rien inventé. En 1932, le géographe Georges Mauco publiait une thèse et un livre à succès sur Les Etrangers en France (à la suite d’une enquête sur 5 000 travailleurs immigrés en banlieue parisienne), où il « prouvait » (statistiques à l’appui) que les « Orientaux » et les « Exotiques » étaient inassimilables, indésirables… Cinq ans plus tard, il ajoutera les « réfugiés juifs » d’Europe centrale. Il fut applaudi par l’ultradroite, magnifié par la droite et recruté par la gauche. Il entrera comme conseiller dans les gouvernements de gauche en 1937, sera de toutes les commissions sur l’immigration, actif sous Vichy et un des pivots des politiques migratoires dans les années 1945-1960… On comprit plus tard qu’il n’avait pas « véritablement » rencontré ces « immigrés », juste discuté avec l’encadrement dans les usines… Mais l’important était que cela avait préparé les lois d’août 1932 sur la restriction du droit d’entrée et de séjour des étrangers, un tournant majeur. Ce qui est neuf, c’est qu’aujourd’hui une partie de la gauche partage une idée bien de droite, celle qu’un « étranger » ne soit plus jugé sur ses actes, mais pour ses origines. Un détail, mais un détail majeur.