Colonisation des corps

Frédéric Potier, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), co-auteur de auteur de Contre le racisme et l’antisémitisme  paru en novembre 2018, présente son regard sur l’ouvrage Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (La Découverte, 2018) et explique pourquoi, loin des polémiques, il s’agit d’un essai indispensable qui fera date. Une tribune initialement parue sur le site www.ernestmag.fr, le jeudi 20 décembre 2018.

 

C’est l’histoire d’un bouquin qui vous arrive dans les mains et qui bouscule tout. Couverture noire avec titre sous forme de néons, taille XXL, 543 pages, une centaine d’auteurs, 6 kilos de papiers, 1200 photos, 65 euros et une réputation sulfureuse bien établie par les guéguerres de tribunes et de contre-tribunes dont Libération s’est fait une spécialité. Par sa taille, son iconographie, sa date de sortie (proche de Noël), ce livre a été accusé par ses détracteurs de voyeurisme pornographique malsain. Le genre de beau livre qui fait chic dans les bibliothèques ; bien calé dans les rayonnages entre un beau livre sur Klimt et un catalogue d’exposition du Musée du quai Branly. Le genre de livre dont on regarde avidement les photographies sans trop se soucier des textes. Une anthologie illustrée du marquis de Sade dont on aurait expurgé les écrits pour ne garder que les illustrations. Grave erreur.

 

Il ne s’agit aucunement d’un livre à retrouver dans les excellentes chroniques « Petit cochon » de Virginie Begaudeau. Il s’agit d’un livre d’historiens et de sociologues, et plus précisément de spécialistes reconnus des représentations dont la figure la plus médiatique est Pascal Blanchard. En effet, l’ambition de ce livre est grande : retracer 6 siècles de rencontres coloniales à partir des représentations sexuelles entre colons et colonisés, entre dominants et dominés. Dès l’introduction (du livre…) les auteurs évoquent leur ouvrage comme étant complexe, « complexe parce que les nombreuses images mobilisées, troublantes, bouleversantes, choquantes, et parfois violentes en constituent le cœur tout en étant encore porteuses d’une charge virale évidente qu’il nous faut affronter ». Donc oui, soyons clair, les images sexuelles abondent dans ce livre. Mais nous sommes très loin d’une compilation exotique et historique que Frédéric Beigbeder (coucou Freddo !) aurait pu rassembler du temps de l’apogée du magazine LUI.


Sa vocation est scientifique, érudite, car « l’interdit mis en images, siècle après siècle, est révélateur de non-dits coloniaux, de schèmes de pensée particulièrement puissants, comme de l’organisation sociale et politique des sexualités ». Un ouvrage qui fera date, n’en déplaise aux intellectuels en mal de punching-ball. Apparaissent ainsi au fil des pages tout un monde de fantasmes, fantasmes d’autant plus violents que la sexualité dans les colonies et les outre-mer y est moins bridée par les tabous. Cette iconographie fait également apparaître en creux l’image de la femme blanche, épouse bourgeoise et mère de famille modèle, pudique et chaste, cantonnée dans un autre rôle social rétrograde (avec quelques exceptions – songeons à la toile de Manet L’Olympia).

 

Soyons honnête, ce sujet ne pouvait pas être traité sans une très large iconographie allant de la peinture classique aux caricatures, en passant par les photos de presse. Car pour combattre le racisme il faut revenir au fait que le concept même de race est une construction intellectuelle et sociale, un outil de domination y compris sexuelle, passant par des représentations construites au fil du temps.

 

Dans sa postface Leïla Slimani conclut par un constat juste et lucide : « nous sommes les héritiers de siècles de représentations et de constructions culturelles de l’autre. Et que notre présent, celui de la mondialisation, du métissage, du post-identitaire, n’a pas résolu les antagonismes du passé mais les a seulement digérés et transformés. »

 

Cette œuvre de transformation est analysée brillamment dans ce livre. Cet ouvrage était nécessaire. Il est là. Il fera date. Et tant pis si de pseudos intellectuels en mal de punching-ball médiatique lui font un procès. Ou plutôt tant mieux. Grâce à eux, ce livre a réussi à sortir du corset du cadre des réflexions académiques et des réflexions universitaires et à toucher le grand public.

 

À retrouver sur le site Ernest mag