Dieudonné lors de sa conférence de presse au théâtre de la Main d’Or. 11 janvier 2014, Alain Jocard, AFP.

Pour Dieudonné, le responsable, c’est le juif qui a capté la mémoire, le pouvoir, l’argent, la douleur

Selon l'historien Pascal Blanchard, « On paye notre incurie, notre incapacité d’empêcher que ces gamins - ou certains adultes - qui vont le voir sur Internet aient le sentiment de voir quelqu’un qui leur parle de leur exclusion au sein de la République », «  Pour Dieudonné, le responsable, c’est le juif qui a capté la mémoire, le pouvoir, l’argent, la douleur ».  

Les faits - Manuel Valls a effacé jeudi son revers devant un tribunal administratif en obtenant in extremis devant le Conseil d'Etat l'interdiction du spectacle de Dieudonné prévu dans la soirée à Nantes. Le ministre de l'Intérieur avait auparavant essuyé de nombreuses critiques, une partie de la classe politique lui reprochant d'avoir choisi une stratégie trop risquée contre le polémiste, accusé de propager un discours haineux et antisémite. Le juge des référés du conseil d'Etat a estimé que « la réalité et la gravité des risques de troubles à l'ordre public mentionnés « par l'arrêté d'interdiction du préfet de Loire-Atlantique « étaient établis tant par les pièces du dossier que par les échanges lors de l'audience publique ».  Historien, auteur de « La France arabo-orientale. Treize siècles de présence »  (Editions La Découverte), Pascal Blanchard analyse l'affaire.

Comment expliquez vous le « succès « de Dieudonné ?

- J’avais expliqué il y a 7 ans dans le Nouvel Observateur que Dieudonné, Tarek Ramadan et Alain Finkielkraut risquaient de fabriquer dans ce pays des fractures irréversibles si on ne prenait pas en compte une réalité. Certes, il faut préserver la liberté de la parole et d’expression, mais elle ne doit pas tout dire ni dire n’importe quoi. Or, nous avons aujourd’hui en France 13 à 15 millions de personnes, en intégrant les « pieds noirs «, qui ont au moins l’un de leurs grands parents né hors de l’Hexagone, qui ont un rapport fort à l’altérité et au rapport avec ce passé historique. Cela représente 20 à 25% de la population. Aujourd’hui, on se retrouve avec un Dieudonné que l’on veut interdire mais cela fait 15 ans que l’on a labouré ces fractures. On paye notre incurie, notre incapacité d’empêcher que ces gamins — ou certains adultes aussi — qui vont le voir sur internet (ou au théâtre) aient le sentiment de voir quelqu’un qui leur parle de leur exclusion au sein de la République. Qui leur explique pourquoi dans cette société on ne les considère pas comme Français alors qu’ils le sont.

Quelle réponse leur apporte-t-il ?

- Pour Dieudonné, la réponse est simple : le responsable de cette situation, c’est le « juif « qui aurait capté la mémoire, le pouvoir, l’argent, la douleur... Alors que nous n’avons pas de mémoire de l’Algérie et des indépendances, ni de l’esclavage ou du passé colonial, ces discours sont incroyablement efficaces. C’était pareil que dans les années 30 ou à la veille de l’Affaire Dreyfus avec La France juive de Drumont et ses délires. Dieudonné reprend un vieil item politique, ce qui nous surprend c’est qu’il est métis et qu’il tient de tel propos !  Il a rajouté la dimension mémorielle à la dimension économique. En fusionnant les deux, il s’adresse à des gens qui considèrent que la République ne les aime pas, donc ils ne l’aiment plus… Pourquoi ? Parce qu’elle serait tenue par les Juifs. En plus, il a trouvé un espace, internet. Et ces spectacles sont complémentaires de cette démarche : il rappelle ces tribuns qui montaient sur des caisses dans les années 1890 ou 1920 et professaient la parole anti-juive et anti-métèque.

Pourquoi cette constante dans l’histoire de France ?

- Notre pays à du mal à digérer trois choses. D’abord un métissage post-colonial très important : la France est, en Europe, le pays qui a subi le plus grand mouvement (et en outre très divers) migratoire de pays non-européens en Europe. Or, si le PS se pose désormais la question de sa politique d’intégration, si la droite n’en n’a jamais eu, si le Front National joue l’exclusion et si les Verts n’ont aucun discours spécifique en la matière, la vie politique française est bercée d’une incapacité à penser ces enjeux sur le long terme sans sortir des pièges du passé. On ne sait donc pas comment faire. La France est aussi l’un des rares pays européens qui n’assume pas sa politique coloniale (et le temps de l’esclavage aussi). On n’est pas la Belgique, on n’est pas l’Angleterre. Les Anglais sont fiers de leur histoire impériale qu’ils assument, en France on se demande encore si on a torturé (ou pas) en Algérie ! Dans ce ce pays des « musées » nous n’avons toujours pas un grand musée des colonisations capable de parler de ces questions…

- Nous sommes le seul pays, celui des droits de l’homme, qui a aussi inventé un concept incroyable : l’assimilation/intégration. Tout le monde est pareil, égal dans la République, pas de différence sauf pour les femmes, sauf pour les « noirs », les arabo-orientaux, les Asiatiques, pour les Antillais, en gros pour tous ceux qui sont pas « blancs » et des hommes de plus de cinquante ans. Rappelons-nous qu’en 1900, seuls 18% de la population vivant en France et sous sa tutelle, avaient le droit d’être citoyens. La République est bonne mère sauf qu’elle met du temps à l’être. Les femmes n’ont pas encore gagné la parité absolue et ceux qui descendent de ceux qui n’étaient pas des citoyens mais des indigènes, subissent encore plus de discriminations que les autres. Hier, ils pouvaient mourir pour la France mais n’avaient pas le droit d’être français. Tout cela laisse des traces…

Que serait une République vraiment égalitaire ?

- Si on rentrait dans une pièce dans laquelle sont présents 10 hommes blancs de plus de cinquante ans exerçants un pouvoir (politique, médiatique ou économique) en leur expliquant ce qu’est une vraie république égalitaire, il faudrait leur dire ceci : cinq vont sortir, parce qu’il faut des femmes (c’est la parité) puis deux autres, parce que ceux que l’on désigne comme « minorités visibles » doivent prendre leur place, puis deux autres car il faut faire la place aux jeunes (les 20/30 ans et les 30/40 ans). Le dernier qui reste ne veut pas que cela se passe comme ça, il va faire front avec les « neuf exclus ». Les neuf qui attendent dehors, se demandent alors pourquoi ils ne veulent pas d’eux ? Vous venez de décrire la société française… Alors ces exclus, ils vont sur internet et découvrent qu’il y a des gens qui leur parlent d’eux et qui leur ressemblent. Dieudonné qui a une réponse simple, c’est le juif, et Soral qui vous le dit aussi, est blanc. Il va très loin puisqu’il affirme que même la traite est liée au juif. La dernière vanne de ces vœux est détestable « Entre les juifs et les nazis, je ne sais pas qui a commencé mais j’ai quand même ma petite idée ». Il ne remet pas en cause la Shoah, il affirme que cette guerre est éternelle. C’est un conflit où les juifs se battent et nous aussi on doit se battre sinon on n’aura pas notre place dans la société.

C’est une guerre de la mémoire ?

- Pour Dieudonné elle n’est qu’un prétexte. Mais la France adore les conflits mémoriels. Depuis 25 ans, on a appris qu’on allait commémorer non seulement les morts pour la France mais aussi les morts à cause de la France. Cela revient après la Shoah à parler de l’esclavage. Et ensuite de la colonisation mais là, c’est la République. Comment le pays des droits de l’homme a-t-il pu installer un système totalement inégalitaire ? François Hollande a placé son quinquennat sous le patronage de Jules Ferry… mais pas celui des colonies, celui de l’école pour tous. C’est très paradoxal et c’est très français. L’histoire coloniale fait que l’on a longtemps cru qu’être français, c’est être blanc. Notre histoire avec Godefroy de Bouillon, qui a dirigé les croisades à la fin du XIème siècle (1099), elle est très longue en terme de rapport à l’altérité, cela est même inscrit sur le fronton du Palais des colonies, porte Dorée à Paris. Nous vivons aujourd’hui la fin de la queue de la comète, et c’est très violent.  Dieudonné est un signe de cette fin de comète. La République est égalitaire ? Allons-y ! On a inventé la diversité avant les autres, puisque le premier député noir, il est à la Constituante en 1793. Nous devons retrouver le sens du mot égalité…

Vous avez participé à la rédaction du rapport très controversé sur l’intégration remis au Premier ministre en 2013, quelles leçons en tirez-vous?

- Controversé par certains et sur quelques points du rapport, précisons-le… A cette occasion, on a découvert que la gauche n’avait pas de ligne sur la question précise de l'intégration, qu’un débat existait. Ce rapport qui serait passé inaperçu si la droite ne s’en était pas saisie, à aussi permis d’installer des sujets nouveaux dans les esprits des politiques. A un million de personnes « immigrées «, cela peut marcher sans faire d’efforts, à deux millions, ça peut passer aussi, à 13 ou 15 millions de personnes concernées on doit apporter des politiques concrètes et porteuses d’avenir. Le temps du bricolage est terminé, comme celui des basculements droite/gauche. Il ne faut pas seulement s’occuper des primo arrivants, mais aussi de ceux qui sont français depuis deux ou trois générations et qui connaissent les discriminations. C’est capital, nous sommes entrés dans un nouveau mode de pensée. L’intégration se fait à deux, si cela est enfin mis en œuvre, alors oui on pourra imposer des devoirs et les équilibrer par des droits, mais cela oblige à aussi nous questionner nous-mêmes.