Marseille, une réputation au miroir du sport

Stéphane Mourlane est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille et membre du laboratoire Telemme-CNRS-Aix-Marseille Université. Il a dirigé plusieurs ouvrages dont Le football dans nos sociétés. Une culture populaire, 1914-1998 (Autrement, 2006) avec Yvan Gastaut ainsi que Les batailles de Marseille. Immigration, violence et conflits aux XIXe-XXe siècles (Publications de l’Université de Provence, 2013) avec Céline Régnard.

 

Trois ans après avoir été capitale européenne de la culture, Marseille est, en cette année 2017, capitale européenne du sport. Un titre décerné depuis 2001 par l’Association des capitales européennes du sport à des villes de plus de 500 000 habitants « où le sport représente un vecteur d'intégration de toutes les catégories sociales et qui respectent l'éthique ainsi que le rôle du sport dans l'amélioration de la qualité de vie, de la santé physique et psychologique des habitants ».

 

Se poursuit ainsi « l’entreprise de réenchantement », observée par le sociologue Michel Peraldi, afin de tenter d’effacer la mauvaise réputation de la cité phocéenne. Les historiennes Laurence Montel et Céline Régnard ont bien montré que, déjà au XIXe siècle, l’émergence de la presse à grand tirage et, en son sein, le triomphe du fait divers, contribuent grandement à associer Marseille à la criminalité dans un contexte cosmopolite, longtemps stigmatisé. La désindustrialisation a, en outre, accentué le mouvement de paupérisation qui classe certains quartiers parmi les plus pauvres de France et d’Europe. Dans La fabrique du monstre, le journaliste Philippe Pujol en décrit la réalité effroyable. Le sport n’échappe pas au marasme. En novembre 2012, L’Équipe magazine met à la une : « Pénurie de terrains, gymnases délabrés, soutien politique défaillant… Derrière la vitrine de l’OM, pas facile de faire du sport dans la deuxième ville de France.» Un an plus tard, France football, en novembre 2013, évoque un football amateur « à des années lumières du voisin, l’OM ». Quel contraste au regard des attendus qui accompagnent la labellisation de capitale européenne du sport !

 

Mais il n’est pas nouveau, ni proprement marseillais, que les discours sur le sport relèvent d’un registre qui dépasse la réalité sociale pour lui préférer celui de la mythologie. Ainsi, même si les Marseillais souffrent du manque d’installations sportives, ils se félicitent d’être « à jamais les premiers », en référence à la victoire de l’Olympique de Marseille en coupe d’Europe des clubs champions, en 1993, une première en France. Car l’OM, on l’a bien compris, recouvre d’un voile idéal la ville ; il est « plus qu’un club », pour reprendre la formule barcelonaise, il est un marqueur identitaire. Comme le remarque l’ethnologue Christian Bromberger, « il y a dans la passion de l’OM, cette amertume d’une histoire mal écrite, d’un honneur blessé ».

 

Dans les années 80-90, alors que Bernard Tapie réinstalle le club en haut de la hiérarchie sportive, l’OM participe non seulement à redonner de la dignité aux habitants de la ville, mais aussi au tournant qui conduit à la valorisation du cosmopolitisme marseillais.  Le Stade vélodrome en est même présenté comme l’un de ses creusets. À l’occasion de son centenaire, en 1999, l’Olympique de Marseille se présente comme une « babel du foot » à l’image d’une ville « au carrefour des Suds ». La cinquantaine de nationalités représentées parmi les joueurs ayant, depuis l’origine, porté les couleurs olympiennes, offrirait ainsi à la foule bigarrée des supporters du Stade vélodrome le miroir de sa diversité. Pourtant un examen plus approfondi des origines nationales des joueurs étrangers ayant porté le maillot de l’OM conduit à nuancer leur indentification aux tendances et aux variations de la composition ethnique et culturelle de la population marseillaise. Mais qu’importe ! Qu’importe aussi que Larbi Ben Barek n’ait joué que trois saisons à Marseille, la « perle noire de Casablanca » reste un emblème de l’ouverture de la ville à l’immigration maghrébine. Qu’importe que Zinédine Zidane n’ait jamais foulé la pelouse du Vélodrome sous les couleurs de sa ville d’origine, le symbole d’intégration est trop beau. Le portrait géant longtemps affiché par son sponsor sur la Corniche en a été la célébration, tandis que les médias se pressent dans le quartier de la Castellane à chaque match de l’équipe de France à Marseille, pour mettre en exergue les vertus du football comme vecteur d’intégration.

 

Les incidents qui ont émaillé sur le vieux-port la Coupe du monde 1998, plus récemment l’Euro 2016, mettant aux prises des hooligans et des jeunes des quartiers, sont toutefois venus rompre ce récit idyllique de l’intégration. De la même manière, les manifestations de joie exubérante, et parfois de violence, qui accompagnent les succès de l’équipe nationale algérienne, interrogent dans l’opinion sur l’intégration des immigrés. Le maire de la ville, Jean-Claude Gaudin, fait même part de sa réprobation face à tant de drapeaux algériens dans les rues. On ne badine pas avec le symbole du drapeau ; déjà, en juin 1881, alors que le vieux-port est pavoisé aux couleurs tricolores pour célébrer le retour des troupes françaises de Tunisie, le maintien du drapeau italien à un balcon est considéré comme une offense. S’en suit pendant trois jours une chasse aux Italiens, principaux immigrés à l’époque, qui fait trois morts et vingt-et-un blessés au cours de cet épisode retentissant, connu sous le nom de « Vêpres marseillaises ».

 

Se pose dès lors la question si fréquemment posée d’une singularité marseillaise. Le surinvestissement en faveur du sport professionnel et du sport-spectacle, au détriment du sport amateur d’une part, et de la célébration du sport comme vecteur d’intégration au mépris d’une réalité sociale plus contrastée n’apparaissent pas comme des marques déposées marseillaises. Marseille n’est d’ailleurs pas plus cosmopolite que d’autres, ni plus xénophobe d’ailleurs. Et comme ailleurs, Marseille aime à se regarder dans le « beau miroir » du sport. Les manifestations qui scandent l’année capitale européenne du sport visent à en accentuer le reflet.