Les statues meurent aussi : retour sur le passé colonial

Nicolas Bancel (Université de Lausanne) et Pascal Blanchard (LCP CNRS) sont tous deux historiens. Ils codirigent le Groupe de recherche Achac et viennent de publier (avec Sandrine Lemaire) le livre Décolonisations françaises. La chute d’un empire, (La Martinière, 2020). Pour ces deux historiens français, engagés depuis 30 ans dans l’analyse du « fait colonial », auteurs d’une soixantaine de livres, films et expositions sur le sujet, il faut regarder cette histoire en face, bâtir des musées et utiliser les statues pour témoigner d’un passé qui ne passe pas.

 

Les manifestations, aux États-Unis et en Europe, visant à déboulonner les statues, se poursuivent, comme en Guyane et en Guadeloupe où une statue de Victor Schœlcher a été renversée respectivement le 18 et 23 juillet (quelque temps plus tôt, la statue de l’homme politique érigée à Cayenne avait été recouverte de peinture rouge) ou en Martinique où des manifestants ont fait tomber les statues de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d’Esnambuc, le dimanche 26 juillet 2020. Ce phénomène n’est pas nouveau.

Aux États-Unis, où le mouvement a commencé, la colonisation de l’espace public par des statues dédiées aux généraux et grandes figures des partisans du Sud esclavagiste a démarré dès les années 1880, pour se prolonger tout au long du XXe siècle, avec notamment une vague d’inaugurations au début du XXe siècle, au moment où la renaissance du Ku Klux Klan faisait du passé esclavagiste une référence idéologique légitimant la ségrégation des Africains-Américains, notamment dans les États du Sud.

C’est la vengeance des vaincus : gagner, après la défaite, la guerre de la mémoire. Cette stratégie se poursuivit concrètement jusque dans les années 1970 dans certains états. Des historiens américains suggèrent que les tensions raciales persistantes aux États-Unis sont entretenues par cette vision unilatérale du passé. Les déboulonnages de statues s’inscrivent dans ce contexte : Christophe Colomb est devenu persona non-grata dans plusieurs états américains. En Virginie sa statue vient d’être jetée dans un lac, à San Francisco les autorités la retirent du parlement local. Aux États-Unis, les statues racontent un monde où dominants et dominés n’écrivent pas la même histoire. Elles commémorent et sont avant tout les trophées d’une guerre mémorielle.

 

Une fracture générationnelle

 

De même, en Europe, les statues commémorent le passé colonial. Elles n’écrivent pas l’histoire, mais une certaine vision du passé… et notamment en France : celui des « grands hommes qui ont fait la France », en excluant les subalternes, les esclaves, les colonisés, les « indigènes ». Il n’est plus possible aujourd’hui de lire l’histoire de ce seul rivage. L’histoire doit être partagée. En France, comme dans de nombreux pays européens, la décolonisation s’est également soldée, comme aux États-Unis (mais aussi au Canada), à la fin de la ségrégation officielle (1964), par une véritable guerre des mémoires.

Entre 1962 et aujourd’hui, des dizaines de statues, stèles, noms de rues et de places, mémoriaux et monuments ont été érigés, surtout dans le sud et le sud-est de la France, en hommage aux figures de l’Algérie française — une sorte, là aussi, de culture sudiste, nostalgique du passé colonial —, alors que subsistaient des centaines de statues ou noms de rues dédiés à ces « grands hommes », promoteurs de l’esclavage ou ayant participé aux massacres durant la conquête, les « pacifications », les répressions coloniales ou les guerres de décolonisation. Le feu couvait pour inverser ce processus mémoriel : si l’impulsion est venue des États-Unis pour s’étendre à de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, anciennes métropoles coloniales ou non, les interrogations sur la présence de ces figures contestées ne sont pas nouvelles. Par exemple, la statue de Victor Schœlcher avait été vandalisée 48 heures avant la mort de George Floyd.

En Grande-Bretagne et en Allemagne, la reconnaissance des « crimes coloniaux » est plus ancienne et le fait de rebaptiser des rues et des places est pratiqué depuis plusieurs années. Le maire de Londres vient d’ailleurs de déclarer que « nos statues, les noms de nos rues et de nos espaces publics reflètent une époque révolue [….], cela ne peut plus continuer ». En Belgique, outre les « regrets » du roi des Belges adressés au Congo pour les crimes commis dans l’ex-Congo du roi Léopold II, le processus de « décolonisation de l’espace public » est en marche et de nombreux élus (comme à Bruxelles) s’y sont engagé.

La France découvre à son tour ces interpellations sur le passé, comme vient de le souligner la double expérience de Bordeaux, rebaptisant des rues alors que d’autres étaient agrémentées de dispositifs explicatifs. Partout, enfin, le débat sur le retour et la restitution des biens pillés pendant la période coloniale occupe les institutions muséales. Comme le précise Jean-Loup Amselle dans une tribune récemment publiée par Le Monde (le 15 juillet 2020), « l’idée esclavagiste et coloniale […] perdure inconsciemment ». Mais au-delà de ce constat évident et désormais partagé par tous, la révolte qui balaie aujourd’hui la France revêt selon nous deux caractéristiques essentielles et plus profondes.

La première caractéristique est que ce n’est pas, contrairement à ce qu’on a pu entendre, une fronde « communautariste ». Regardez les photographies des manifestations : le public est totalement multiculturel et d’origines diverses. Certains sont radicaux — ils sont pour l’instant minoritaires —, mais la majorité des manifestants n’affirme en rien une posture radicale. Mais si les autorités politiques s’opposent à toute évolution, ce qui semble être le cas, alors le mouvement se radicalisera immanquablement, pour légitimer une guerre des identités entre « blancs » et « racisés ».

La seconde caractéristique est que les manifestants sont jeunes, parfois très jeunes. Comme si une fraction de la jeunesse, exaspérée par le silence gêné qui entoure les périodes de l’esclavage et surtout de la colonisation, comme par l’immobilisme des élites politiques sur ces enjeux, demandait des comptes aux générations précédentes. Et pas seulement par amour de la vérité historique, mais aussi (surtout) parce que ces manifestants font le lien entre ce passé et aujourd’hui, entre la glorification de ces figures – esclavagistes et promoteurs de la « Plus grande France », grands « bâtisseurs d’empire » et « héros » de la France coloniale –, et les discriminations subies par les descendants des immigrations postcoloniales. Pas seulement les violences policières, mais les discriminations au travail, au logement, à l’école, qui sont plus qu’amplement renseignées aujourd’hui et constituent la face sombre de notre « pacte républicain ».

À cela s’ajoute une « discrimination mémorielle », l’histoire d’une partie de la population française et de ses descendants – ultramarins, immigrés, harkis, rapatriés, Français ayant participé d’une manière ou d’une autre à la colonisation – se trouvant, de fait, sinon totalement ignorée, du moins très largement amputée. Pour entrevoir une histoire partagée, toutes les voix doivent être écoutées. C’est ce que nous disent aussi ces manifestants.

La nouvelle génération, à la différence de la précédente, sait ce que « colonisation » veut dire. Les programmes scolaires ont profondément changé depuis vingt-cinq ans. Dans le même temps, le cinéma, la littérature, le rap, le théâtre… ont abordé de manière croissante la colonisation et l’esclavage. Du film Indigènes à Django, des romans de Leïla Slimani à ceux d’Alexis Jenni ou de Didier Daeninckx, des documentaires (Sauvages, au cœur des zoos humains ou Les routes de l’esclavage) aux bandes dessinées (La main rouge), nous savons désormais mieux de quoi était fait ce passé. Il n’était pas glorieux. Il symbolisait pourtant la France, et même la République, et les noms de Colbert, de Ferry, de Bugeaud et Mollet racontent une autre histoire que celle du pays des droits de l’homme. Aux colonies la France a perdu une partie de son âme et la République a transigé avec ses valeurs.

Désormais, cette génération le sait. Ils savent aussi que certains ont dit non, se sont opposés, ont refusé « l’évidence coloniale ». Ils découvrent les Surréalistes s’opposant en 1931 à l’Exposition coloniale de Vincennes ; prennent connaissance des discours de Georges Clemenceau et de Julien Maigne (député de Brioude dans la Haute-Loire) qui, le premier, conteste Jules Ferry affirmant un droit des « races supérieures » sur les « races inférieures » ; s’informent des engagements de Pierre Mendès France ou de Michel Rocard qui, à gauche, ne ressemblent pas à ceux de François Mitterrand ou de Guy Mollet ; comprennent que le général de Gaulle des décolonisations n’est pas celui du 18 juin 1940 ; s’intéressent aux grandes figures autochtones de l’anticolonialisme ; s’informent sur les « zoos humains », les conquêtes coloniales et leurs boucheries innombrables de l’Algérie à l’Indochine ; analysent que la conquête des terres fut aussi une conquête des corps et que le métissage, qui est devenu une composante de notre modernité, a suivi des chemins complexes et traumatiques. Derrière les images des « grands coloniaux » et nos statues de pierre, émergent ainsi une tout autre histoire, et d’autres figures.

 

Que faut-il faire ?

 

Alors, faut-il déboulonner ces statues, quitte à les déplacer dans quelques musées (comme en Allemagne, à Berlin dans la citadelle de Spandau, où sont conservées les statues mises « au rebut » par les autorités berlinoises) où elles risquent d’être immédiatement oubliées, stockées dans quelques réserves lointaines ou marginalisées ? Nous ne le pensons pas.

Leur suppression de l’espace public — comme les noms de rues et de places — contribuerait à effacer l’histoire dont elles témoignent, dans une utopie dangereuse de la table rase. On n’efface pas l’histoire. L’enjeu, ici, est bien de construire une mémoire partagée, qui se fonde sur l’histoire, telle que les historiens la décrivent et l’analysent. Aussi, il faut selon nous complètement changer notre appréhension de l’espace public dédié à ces monuments. Ne plus en faire des lieux de célébration, de commémoration, mais des lieux de connaissance et de critique du passé.

De connaissance pour tous : peut-on sérieusement affirmer que le grand public connaît l’histoire de l’esclavage et de la colonisation ? Tout indique le contraire, comme l’enquête que nous avions menée à Toulouse en 2003 (et qui est devenu un livre en 2005, La fracture coloniale). On nous rétorquera, à bon droit : « Vous allez mettre un texte sur une plaque, texte que personne ne lira. Et la blessure infligée par ces monuments aux diversités se poursuivra. » C’est vrai, et c’est pour cela qu’il faut complètement changer notre point de vue.

Il faut employer les moyens les plus modernes pour faire vivre cette histoire : totems, projections, bornes interactives avec QR-code, visites guidées d’un nouveau genre, récit de vie sous les plaques de rue, applis dédiées, guides urbains… Les moyens ne manquent pas. Les municipalités, avec l’aide de l’État, doivent s’en emparer. Pour placer notre histoire, celle de tous, au cœur de l’espace public. Et la revisiter régulièrement, en lien avec les progrès de l’historiographie.

Faire de la ville un musée véritablement moderne et évolutif. Une action plus que nécessaire puisque la France n’a toujours pas de musées de la (ou des) colonisation(s). Et si la France n’a toujours pas de musée sur ce passé c’est parce que les sept prédécesseurs d’Emmanuel Macron — et ce depuis le général de Gaulle —, n’ont surtout pas voulu que ce passé entre au musée. C’est le dernier « grand tabou » de notre histoire contemporaine, et les cendres fument toujours, attisées à chaque élection (nationale, mais aussi locale) par les croisés de la « grandeur de la France » et la nostalgie de l’Algérie française, dont le FN/RN a été et reste le meilleur des ambassadeurs.

 

Une occasion unique de bâtir une mémoire commune

 

L’enjeu n’est pas mince : c’est là une occasion unique de faire de ces monuments un outil pour dépasser les fantômes historiques qui nous hantent, sans faire de démagogie, en expliquant pourquoi on a érigé ces statues, quels étaient les contextes qui ont éclairé les décisions parfois terribles des hommes qu’elles figurent, expliquer aussi que cela n’épuise pas forcément toute la complexité des personnages représentés. Colbert est à l’origine du Code noir, mais quasiment toute la France de Louis XIV était favorable à l’esclavage ! Et Colbert s’il fut cela, ne fut pas que cela. Si on doit souligner explicitement son rôle dans l’exploitation légalisée des esclaves, on ne doit pas passer sous silence cette polysémie. Sinon, on ne fait plus de l’histoire, on se sert de l’histoire ; on ne construit pas une mémoire commune, on segmente les mémoires.

Et puis, si l’espace public devient un espace de connaissance, nous devons aussi ériger d’autres monuments, à d’autres hommes et femmes. Des anticolonialistes tels Frantz Fanon, Julien Maigne (ailleurs qu’à Brioude) ou Ruben Um Nyobé (héros de la lutte anticoloniale au Cameroun), des esclaves emblématiques, des personnages « objets » du regard colonial ou des révoltés, tels la Vénus hottentote ou Jean-Jacques Dessalines… qui auront aussi leurs statues, accompagnées des mêmes dispositifs pédagogiques.

Contre les réactionnaires et les conservateurs qui ne veulent rien entendre de la signification des manifestations pour conserver le statu quo, mais aussi contre ceux qui, croyant bien faire (ou cherchant à utiliser ce passé pour une éternelle guerre des identités dont il faudrait à chaque génération rejouer la partition) en supprimant ces statues, participent au déni de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, il faut faire de l’espace public un lieu pédagogique, de justice aussi, permettant d’accéder à histoire.

Dans cette perspective chacun pourra puiser, se reconnaître dans une histoire partagée : harkis, ultramarins, rapatriés, immigrés postcoloniaux et leurs descendants, fils et filles d’anciens combattants de la guerre d’Algérie… et tous les autres, pour se sentir partie prenante d’une même histoire, la dépasser et ainsi ouvrir un avenir commun. C’est douloureux, c’est complexe, mais c’est la seule route féconde que nous devons prendre tous ensemble. Détruire ne permet pas de construire…

Il y a quinze ans maintenant, nous écrivions La fracture coloniale, qui prophétisait en partie ce qui se passe désormais sous nos yeux. Certains alors y voyaient (à gauche) un abandon des luttes sociales et, d’autres (à droite), une attaque contre la République (la célèbre « repentance » qu’allait populariser Nicolas Sarkozy). Bien peu comprenait en quoi le passé colonial contribuait à travailler notre présent, à nous construire.

Après la génération perdue des guerres de décolonisations, puis la génération de l’amnésie, suivie par la génération des guerres de mémoires, peut s’ouvrir désormais une nouvelle époque. Faisons que cette génération soit celle des mémoires diverses et de l’histoire commune. La génération de la reconnaissance de l’histoire des autres. Il y a urgence, sinon les statues continueront d’être mobilisées dans une délétère guerre des mémoires.