La matrice de la haine Entretien avec Frédéric Potier

Le nouvel ouvrage de Frédéric Potier, La matrice de la haine, vient d’être publié aux Éditions de l'Observatoire. Préfet, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) depuis mai 2017, diplômé de Sciences Po Bordeaux et de l'ENA, Frédéric Potier a beaucoup travaillé au cours de sa carrière sur les questions institutionnelles et ultramarines. Il a notamment publié L’élection présidentielle en France avec Pascal Jan aux Édition LexisNexis en 2012 ou Contre le racisme et l’antisémitisme avec Ferdinand Mélin-Soucramanien aux Éditions Dalloz en 2018. Son nouvel ouvrage est un plaidoyer pour une République ouverte et ambitieuse, il fait suite à de nombreux états des lieux, notamment publiés sur le site de la Fondation Jean Jaurès ou encore du Groupe de recherche Achac. C'est aussi le récit d'un combat collectif contre les extrémismes identitaires et les préjugés. 


Pourquoi ce livre maintenant ? 

 

Ce livre sort quelques jours avant le 21 mars qui est, outre le début du printemps, la journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale. Cette sortie correspond aussi à deux années de mise en œuvre du plan national de lutte contre le racisme et l'antisémitisme piloté par la DILCRAH. J'ai voulu, au-delà des grands discours un peu moralisateurs, expliquer les actions concrètes qui étaient menées pour faire reculer les préjugés et les stéréotypes. Au-delà des condamnations officielles, expliquer ce que les acteurs locaux que nous soutenons entreprennent au plus près du terrain dans les domaines de l'éducation, de la culture, du sport... etc. Je ne supporte pas le défaitisme ambiant dont les médias se font le relai sur ces sujets.


Pensez-vous sincèrement qu’avec une législation plus ferme et qu’en donnant plus de moyens aux institutions éducatives ainsi qu’aux forces de l’ordre, nous pouvons sensiblement effacer les discriminations et le racisme ?

 

Nous disposons d'ores-et-déjà en France d'une législation très complète et très détaillée permettant de lutter contre les discours de haine et les discriminations. L'enjeu est plutôt d'en assurer une correcte application, d'où les formations que nous assurons désormais dans toutes les écoles de Police et de Gendarmerie mais aussi à l'École Nationale de la Magistrature. Mais cela prend évidemment du temps... Concernant l'éducation, il s'agit évidemment du cœur de notre combat. Nous avons d'abord mis en place une équipe nationale pour mieux détecter les cas de harcèlements à connotation raciste, antisémite ou homophobe. 

De nouveaux outils ont aussi été mis à disposition comme des MOOC, des sites internet et des courtes vidéos pédagogiques. Nous avons par ailleurs noué de solides partenariats avec des institutions mémorielles, tels que le Camp des Milles, le mémorial de la Shoah ou le Camp de Rivesaltes. Notre objectif est de ne plus laisser les enseignants seuls face aux difficultés rencontrées mais de les aider à les surmonter. 


Comment expliquez-vous cette absence de reconnaissance au niveau de la Nation ou de l’Éducation nationale et d’apprentissage des grands artistes comme Léopold Sédar Senghor ou René Cassin dont vous parlez dans votre ouvrage ? 

 

Cette absence de reconnaissance n'est pas spécifique au ministère de l'Éducation nationale. Je constate, hélas, que les grands humanistes ou les grands défenseurs des droits humains sont passés de mode. Je constate aussi, et j'en suis navré, une forme de fascination pour les discours anti-libéraux, anti-démocratiques, anti-progressistes. Nous vivons une forte poussée des extrémistes identitaires, avec des formes variables, partout dans le monde. C'est précisément pour cela que j'essaie de valoriser des parcours et des discours universalistes majeurs comme ceux de Cassin, de Césaire ou d'Albert Camus. Je ne veux cependant rien céder à la résignation. Je suis persuadé qu'une nouvelle génération d'humanistes ambitieux pourrait émerger de la sinistrose intellectuelle actuelle !


Pensez-vous que nous devrions légiférer internet à l’échelle mondiale pour combattre plus facilement le cyberharcèlement ? Et sous quelle forme ? 

 

Ma conviction est qu'il ne faut pas attendre une hypothétique législation mondiale mais soutenir les initiatives juridiques qui ont déjà été prises par certains pays comme l'Allemagne et la France. Le fait que ces deux pays légifèrent pour renforcer la modération et lutter contre les contenus de haine sur internet ont amené la Commission européenne à lancer une réflexion pour un nouveau Digital Services Act. En attendant qu'une législation européenne émerge, ce qui prendra plusieurs années, les États se doivent d'assumer leurs responsabilités. Faire retirer des contenus de haine manifestement illégaux dans des délais rapides est une mesure de salubrité publique. Nous observons un continuum très net entre les discours de haine (comme ceux autour du « grand remplacement ») et les actes de haine.


La question coloniale est un sujet complexe à traiter dans la lutte antiraciste en France. Pourquoi selon vous ? 

 

La question coloniale reste très compliquée car elle travaille des imaginaires collectifs et individuels très sensibles. Ma position est qu'on ne peut rien comprendre des réalités économiques et sociales de notre pays, et a fortiori des outre-mer français, si l’on fait l'impasse sur l'histoire de l'esclavage et de la colonisation. La marque de ces périodes historiques est très profonde et il faut donc en tenir compte. Ce qui a été engagé par la ville de Nantes ou autour du Mémorial ACTe à Point-à-Pitre est essentiel. En tant que DILCRAH, j'ai choisi aussi d'apporter un soutien financier conséquent au Musée national d'histoire de l'immigration. 

Il faut cependant prendre garde à ne pas tomber dans des approches victimaires ou doloristes voire essentialistes. L'histoire de l'esclavage ou des décolonisations, c'est aussi l'histoire d'une émancipation, d'une libération et pas seulement d'une forme de domination. Les travaux des historiens du Groupe de recherche Achac nous le rappellent avec acuité et je les en remercie pour cela…