Propriétaires d’esclaves, les maîtres de la Guadeloupe, du début de la colonisation à la seconde abolition (1635-1848)

Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Frédéric Régent est membre de l’Institut d’Histoire moderne et contemporaine, de l’Institut d’Histoire de la Révolution française et président du Comité national pour la mémoire de l’esclavage. Auteur d’un premier ouvrage sur le sujet, La France et ses esclaves, de la colonisation aux abolitions (Grasset, 2007), l’historien a récemment publié Les Maîtres de la Guadeloupe, propriétaires d’esclaves (Tallandier, 2019) dans lequel il raconte l’histoire des maîtres, indissociable de celle des esclaves dont ils avaient la propriété, à travers le parcours sur plusieurs générations de quatre familles et en reconstituant leur installation sur l’île de la Guadeloupe à partir de 1635.

 

Cet ouvrage concerne les propriétaires d'esclaves en Guadeloupe, des débuts de la colonisation française en 1635 à l'abolition de l'esclavage en 1848. La Guadeloupe est une colonie française dont l'histoire a été marquée par une première abolition de l'esclavage (le 7 juin 1794, en application du décret de la Convention du 16 pluviôse an II [4 février 1794]) et un rétablissement de celui-ci [arrêté consulaire du 16 juillet 1802]. Deux autres colonies ont connu cet éphémère épisode de la liberté générale : la Guyane, de 1794 à 1803 et Sainte-Lucie de 1795 à 1796. Ce sont, toutefois, des colonies esclavagistes plus mineures, avec 10 748 esclaves pour la Guyane (1789) et 17 721 pour Sainte-Lucie (1788) contre 89 823 pour la Guadeloupe (1789). C'est vers 1833 que le nombre de propriétaires d'esclaves atteint son sommet avec environ 4 000 maîtres possédant une à plusieurs centaines d'esclaves.

 

Les premiers maîtres reçoivent gratuitement les terres qui sont prises sur les Amérindiens qui sont chassés de la Guadeloupe dans le cadre de conflits meurtriers. En 1660, un traité répartit les Petites Antilles entre Français, Anglais et Amérindiens.

 

Le début de la colonisation de la Guadeloupe est marqué jusqu’aux années 1650 par la prépondérance de l’utilisation d’une main-d’œuvre sous contrat de servitude : les engagés ou trente-six mois. Ces Français pauvres s’engagent à travailler gratuitement pendant trois ans pour le maître qui leur paie la traversée de l’Atlantique.  Les rapports entre engagés et maîtres sont extrêmement violents. À l’issue de ce contrat de servitude, certains engagés deviennent maîtres, en recevant une concession gratuitement. C’est le temps de l’exploitation du tabac. Jusqu’à la fin des années 1650, les esclaves qu’ils soient amérindiens ou d’origine africaine sont peu nombreux.

 

Le passage de la production du tabac à celle du sucre entraîne le recours massif à l’esclavage de femmes et d’hommes importés d’Afrique. Les sucreries sont aux mains de maîtres détenant d’importants capitaux qui préfèrent acheter des esclaves dont le statut de servitude est à vie. Le rapport entre maître et esclave se fonde sur l’extrême brutalité qui s’effectue dans la continuité de celle subie par les engagés européens. Les maîtres s’inspirent des capitaines de navire en ayant recours au fouet et aux fers. Leur pouvoir sur la terre et les hommes est quasi absolu dans les faits, même si le pouvoir royal tente de le limiter. L’Édit de mars 1685 (baptisée plus tard, Code Noir par un éditeur parisien en 1718) interdit aux maîtres de mutiler et de tuer les esclaves. Dans les faits, les maîtres inhumains restent impunis.

 

Au XVIIe siècle, le faible nombre de femmes européennes entraîne un nombre conséquent de mariages entre des petits propriétaires et des femmes d’origine amérindienne et surtout africaine. Les grands propriétaires mariés avec des femmes européennes abusent de leur position dominante sur les femmes esclaves leur appartenant. Fréquemment, ils donnent la liberté à, au moins, une concubine esclave et à une partie de leurs enfants illégitimes.

 

La possession d'esclaves est un marqueur qui définit une hiérarchie socio-économique. Les propriétaires ne constituent pas un groupe juridiquement homogène car ils se répartissent entre personnes réputées blanches (beaucoup de petits propriétaires sont métissés tout en étant considérés comme blancs) et gens de couleur libres. Les propriétaires se stratifient du manufacturier du sucre possédant plus d’une centaine d’esclaves au petit planteur travaillant aux côtés de son esclave. Grands et petits maîtres ont des choix politiques différents pendant la première abolition de l’esclavage. La plupart des premiers partent en émigration, tandis que les autres restent dans la colonie devenue momentanément département. Avec le rétablissement de l’esclavage en 1802, les grands propriétaires reviennent. Entre 1802 et 1830, les affranchissements d’esclaves sont strictement limités. Ils sont plus nombreux sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), où le pouvoir tente « d’humaniser » l’esclavage. Ces affranchissements bénéficient surtout aux « esclaves à talent » (domestiques, charpentiers, forgerons, maçons…), la masse des cultivateurs restant dans l’esclavage. La Révolution de 1848 entraîne l’abolition de l’esclavage, mais les structures héritées de la société esclavagiste vont perdurer pendant encore plus d’un siècle.

 

Frédéric Régent, Les Maîtres de la Guadeloupe, propriétaires d’esclaves, Tallandier, 2019.

https://www.tallandier.com/livre/les-maitres-de-la-guadeloupe/