Encore la guerre d'Algérie ?

À l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage, Féroces infirmes (Gallimard, 2019), Alexis Jenni, lauréat du prix Goncourt 2011, nous explique les raisons pour lesquelles il a choisi de placer son intrigue en pleine guerre d’Algérie et revient sur cette guerre particulière, entre oubli, violence et déni, qui influence, encore aujourd’hui, de nombreux pans de la société française.

 Encore la guerre d’Algérie ?

 Encore, oui. Parce que malgré les soixante ans qui nous en séparent, la guerre d’Algérie n’est pas un événement passé mais contemporain : elle a contribué à modeler bon nombre des caractéristiques de cette France de maintenant, celle où nous vivons. Régime présidentiel, rapport à l’émigration, traitement des banlieues, recours à des techniques de guerre en cas de troubles sociaux, imaginaire des partis nationalistes : la guerre d’Algérie est partout, tout ceci dont nous n’arrivons pas à sortir y plonge ses racines.

Ce roman là montre la tragédie d’un jeune homme qui a vingt ans en 1960, et lui non plus ne laissera dire à personne qu’avoir vingt ans en ces temps-là est le plus bel âge de la vie. On lui demande de participer à une guerre à laquelle il ne comprend pas grand-chose, et dont il n’a rien à faire. Mais on lui tire dessus, et le penchant malheureux des jeunes gens est de vouloir se battre. Alors il se bat pour ne pas mourir pour rien, il fait tous les mauvais choix virilistes, jusqu’à participer à l’insurrection brouillonne et meurtrière de l’OAS. De retour en France, gonflé de violence, il fréquentera les groupuscules fascistes qui pullulaient au début des années 60.

Pourquoi prendre cet exemple, plutôt que celui d’un appelé normal, secoué et rendu mutique par son expérience ? Cela m’avait été suggéré à la radio par un historien, avec ce talent professoral pour les corrections au stylo rouge en marge des romans. J’ai fait ce choix parce que ceci on le sait mal, le trajet de ceux qui ont été parachutistes par choix, déserteurs, terroristes, ceux qui ont voulu garder telle quelle l’Algérie française, à contre-courant de l’histoire. Alors ceci m’intéresse : qui sont-ils, ces fascistes français, pas au sens de nazis, mais bien au sens de fascistes, comme l’avait écrit Gilles Perrault ? Qui sont-ils ceux qui ont poussé la violence jusqu’au bout car elle leur semblait sauver quelque chose ? Qui sont-ils ces figurants du mauvais côté de l’Histoire ? On le sait mal, alors ça m’intéresse, c’est une tâche pour la littérature que de plonger en leur âme.

Il y a bien sûr plus que cela dans ce roman, il y a aussi un flipper, de l’amour, des amitiés brisées, des liens impossibles entre un père et un fils, de l’architecture moderniste en béton sur ciel bleu, la figure du général Ensemble, « Tous les garçons et filles de mon âge », et un film sur les Vikings. Mais tout a un lien proche ou lointain avec cette guerre d’Algérie qui gronde en arrière-plan. Ce n’est pas un roman sur la guerre d’Algérie, mais le roman d’un homme pour qui la guerre d’Algérie eut un rôle profond, le forma de travers, comme notre France contemporaine, 60 ans après.

 

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Feroces-infirmes